03.05.2007
Le vote blanc et la recomposition de la vie politique française
Au vu des commentaires de ces derniers jours sur ce blog, certains pourraient croire que les membres du comité de soutien québécois à François Bayrou vont tous mettre un bulletin Royal dans l'urne, le 5 mai ! Non seulement cela n'est pas vrai pour ce comité mais ce n'est également pas représentatif de la militance ou de l'électorat démocrate dans son ensemble, sans parler des parlementaires UDF. Chez les élus, en gros, on a les députés qui vont voter massivement Sarkozy, Bayrou et quelques bayroutistes qui pencheront pour Royal tandis que les sénateurs et élus locaux (moins soumis à l'impératif réelectif que les députés), comme beaucoup de militants, devraient voter blanc ou s'abstenir.
Au sein du comité québécois de soutien à François Bayrou, et future fédération québécoise du parti démocrate, nous nous établissons à 50 / 50 : la moitié votera Royal et l'autre moitié votera blanc. À ma connaissance, aucun d'entre nous n'ira voter Sarkozy. Permettez-moi d'exprimer ici la position de ceux qui vont voter blanc samedi.
D'abord, je voudrais faire taire une opinion qui voudrait que l'éparpillement des votes centristes du second tour soit le signe de la division dans un parti trop composite et trop pluriel. Penser cela est mal connaître la tradition démocrate et la sensibilité libérale, au bon sens politique du terme, du centre, celle de la discussion, de l'ouverture et de l'empathie pour l'autre. Regardez ce blog et vous verrez des liens vers les sites du PS ou l'UMP. Nous sommes les seuls à le faire. C'est cela être démocrate ! Avec cet éventail d'options de vote pour le second tour, à l'intérieur de l'UDF, on assiste plutôt à un double phénomène, signe du changement des clivages et lignes de frontière politiques:
Enfin, la fin des grandes idéologies en France.
L'expression de sensibilités différentes dans une même famille politique, sans pour autant s'écharper et crier à la trahison est le signe de l'évolution, au sein de l'UDF, comme dans les autres partis français vers une vie politique qui se vit entre concurrents et non plus entre ennemis ou adversaires. Ceci témoigne d'une pacification des moeurs politiques en France et du rapprochement idéologique des programmes entre la droite et la gauche. Les professions de foi des candidats Royal et Sarkozy étaient étonnamment proches sur de nombreux points, en particulier sur les diagnostics quant aux maux de la société française. Les mesures et moyens diffèrent mais les buts sont largement communs. Sur bien des aspects, Bayrou a d'ailleurs pu apparaître comme moins radical et moins brutal, plus à gauche que Royal en définitive, dans ses propositions, comme plus fidèle à un esprit de modération et de concertation. De même, le débat du 2 mai n'a pas mis en lumière deux conceptions antagonistes de la société comme certains voudraient encore y croire mais deux personnalités et deux manières de faire de la politique. C'est important le style politique, autoritaire et volontariste d'un côté, participatif et consensualiste de l'autre. Cela peut justifier un choix clair pour l'un ou l'autre des candidats mais ce n'est plus un choix idéologique comme autrefois, lors de l'affrontement entre deux blocs de pensée incompatibles.
Le début de la recomposition de la vie politique française
François Bayrou est un très fin tacticien politique. Il a entretenu le suspense tout au long de l'entre deux tours sur le report des 18,5 % de voix centristes. Ni alliance, ni ralliement, il s'affiche en tête à tête avec les deux finalistes du second tour. Il n'a cessé, en cela, de préparer l'avenir du futur parti démocrate. Sans être dans le secret des dieux, je dirais que l'éparpillement des voix entre Ségo, Sarko et le vote blanc est stratégiquement voulu par l'UDF et par son chef: ne pas rompre avec le centre droit et ménager la réélection des députés UDF par la droite modérée, afficher la convergence des socio-démocrates du PS et des démocrates libéro-sociaux de l'UDF autour d'un centre gauche qui n'a jamais pu émerger de manière indépendante en France et enfin préparer l'OPA future du parti démocrate sur l'électorat et les élus socio-démocrates du PS, sur cette deuxième gauche mendésiste, rocardienne, delorienne, sur nos cousins germains.
C'est pourquoi, mon vote blanc, je le veux également utile et instrumental. On ne fait pas de politique avec de bons sentiments. Le centre est en train de rompre avec une certaine mollesse et une impuissance politique qui l'a empêché de se contruire comme force politique indépendante et majoritaire: Mendès-France, Deferre, Rocard et Delors s'y sont vainement essayé au centre-gauche; Lecanuet, Chaban-Delmas et Barre n'ont pas davantage réussi dans cette opération, au centre-droit. Avec le changement de générations des acteurs politiques, avec la maturation idéologique des Français, avec la profondeur de la crise sociale française et enfin avec la personnalité hors du commun de Bayrou se trouvent aujourd'hui réunis une conjonction unique de facteurs favorables à l'émergence d'une troisième force, entre la droite autoritaire et nationale et la gauche étatiste et antilibérale.
Il faut d'ailleurs tordre le cou à un autre mythe, celui du bipartisme. La démocratie représentative a fait émerger à partir des années 1820 en France, en Angleterre ou aux États-Unis une bipolarisation de la vie politique, c'est à dire la construction des partis autour de deux pôles de rassemblements, à droite et à gauche, avec une frontière très mouvante du point de vue des idées et des programmes entre ces deux pôles. Cela est très différent du bipartisme, dans lequel deux grands partis politiques incarnent chacun des deux pôles. Le bipartisme appartient à la tradition étatsunienne et canadienne, non aux démocraties européennes qui, toutes sont marquées non par le bipartisme mais par une bipolarisation à travers un tripartisme, c'est à dire un système à trois grandes mouvances politiques de gouvernement outre les marges et extrêmes à vocation protestataire et tribunitienne.
Droite autoritaire, gauche anti-libérale, centre-gauche démocrate, social et libéral
Ce qui est en jeu en France, c'est bien cette recomposition moderne de la vie politique, à l'ère de la fin des grandes idéologies. La droite a fait son risorgimento. Elle est redevenue la droite dure, autoritaire, nationale, volontariste que l'on a connu dans le passé, après les années de la droite rad-soc molle à la mode Chirac et elle a ainsi reconquise une cohérence et une légitimité qui lui permet de réunifier son propre camp. Certains pensent que c'est ce qu'il faut à la France pour faire passer les réformes. D'autres dont je suis estiment que la mystique de l'homme providentiel à poigne, du bonapartisme en politique est dépassée, que l'on ne réforme pas la France par la brutalité. Nous n'en sommes pas pour autant des antisarkozistes forcenés. Ça fait longtemps que l'on n'avait pas vu un aussi grand talent politique que celui de Sarkozy mais nous n'en voterons néanmoins pas pour lui à cause des dangers de guerre civile qu'il fait peser sur le pays. La droitisation de la droite explique la gauchisation du centre-droit. En politique, on se définit autant si ce n'est plus par ses adversaires que par ses propres amis.
La gauche modérée et le parti socialiste n'ont pas fait, quant à eux, leur révolution idéologique et n'ont pas opéré cette recomposition politique nécessaire, ce big bang souhaité par Rocard dès 1993. Et ils en paient le prix fort. La panne électorale du parti socialiste perdure. La gauche ne représente plus que 35 % du corps électoral. Royal n'a gagné ses 26 % qu'en asséchant totalement le vote communiste, chevènementiste et écologiste. Autant dire qu'elle n'a fait guère mieux que le Jospin de 2002 sur son coeur de cible électoral.
Il est donc grand temps que les sociaux-démocrates rejoignent les démocrates chrétiens et démocrates sociaux pour créer cette grande famille de centre-gauche -à l'image du Labour britannique, du SPD allemand, du parti socialiste espagnol- qui manque à la vie politique française. Le moment est particulièrement propice avec la droitisation de la droite et l'enfermement de la gauche de la gauche, de Besancenot à Emmanueli et Mélenchon, auquel il faudra rajouter Fabius et Aubry, dans un discours hors de la réalité du temps, niant le caractère libéral de nos démocraties, anti libéral en économie et en politique mais furieusement libertarien quand il s'agit de moeurs, de morale, de culture ou de migrations.
Il faut enfin que le centre-gauche des Rocard, Delors, Strauss Kahn qui représente cette belle tradition du socialisme libéral français (voir les travaux de Monique Canto-Sperber) dise qu'il est plus proche de Bayrou et des démocrates sociaux que des communistes, des trotskistes et même de ces socialistes qui n'ont jamais renié le marxisme et le léninisme originel.
Objectivement, la défaite de Royal c'est aider à cette recomposition, c'est précipiter la scission au sein du PS. Voter blanc est donc instrumental au sens où c'est laisser gagner celui qui est en tête des intentions de vote. Moi, en tant que démocrate social et libéral de centre gauche, je crois préférable la victoire de Sarkozy, à laquelle je ne veux pas directement participer, car cette victoire est de nature à susciter la réunion du centre-gauche et du centre-droit, face à la droite autoritaire et contre la gauche étatiste et anti-libérale et de conquérir le pouvoir dans deux ou trois ans, quand le pays à feu et à sang aura été éreinté par le sarzokisme, et réclamera le changement par le centre. Il semble qu'il faille en passer par une crise aigüe, par une sorte d'acmé de désordre politique pour réformer ce pays. Il faudra peut-être ajouter l'année 2007 à la liste de ces dates paroxismiques que furent 1945, 1954 et 1958, crises qui ont permis de transformer la France.
Stéphane-Andréane
15:00 Publié dans La présidentielle à Montréal | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Sarkozy, Bayrou, Royal, idéologies, second tour


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Commentaires
Bonjour Stéphane-Andréane,
Je patage beaucoup d'éléments de votre analyse mais je ne suis pas sûre de votre conclusion. Personnellement, je suis arrivée à la conclusion contraire; la victoire de sarkozy va laminer le centre. Vous vous contredisez quand vous dites qu'une grande secousse amènera peut-être les changements nécessaires et en même temps vous prônez une politique du centre consensuelle. Je crois qu'il n'y a jamais de retour en arrière en Politique. Je crois au contraire que la personnalité de Sarkozy, son mépris pour les institutions, sa volonté de mainmise, son authoritarisme, et son habileté politique fera disparaître le centre car il obligera tout le monde à adopter une politique des extrêmes. J'ai vécu un pan de la guerre civile au Liban et je sais ce que c'est que de se trouver nulle part face aux extrêmismes des deux bords. Il n'y a pas de centrisme et de neutralité possible dans une politique des extrêmes. Je souhaite que nous ne soyons pas obligés d'en arriver là mais c'est cela qui va se passer si Sarkozy est élu. Le parti socialiste n'a pas besoin de la secousse Sarkozy pour imploser, il a déjà implosé. Sarkozy, au contraire va aider à sa recomposition. Si Sarkozy est élu ce sont les Fabius et les Mélenchons qui vont Gagner et jamais nous n,arriverons a rallier avec nous la gauche modérée car ils sentiront que cous la menace, leur place est dans leur parti. Les menaces soudent les communautés et effacent les nuances. Au contraire, si Ségolène Royal est élue, ce qui est peu probable à l'heure actuelle, avec un parti socialiste affaibli et une gauche à sa gauche pratiquement inexistante, elle aura besoin du centre pour gouverner. C'est mon analyse.
Écrit par : Sophia | 03.05.2007
L'UMP travaille à la scission de l'UDF.
http://www.liberation.fr/actualite/evenement/evenement1/251674.FR.php
Écrit par : Sophia | 04.05.2007
Je crois que des hommes politiques amoraux comme Sarkozy sont élus quand l'état arrive à un certain degré de décomposition et que les citoyens croient qu'en secouant la baraque ils vont s'en sortir...
Écrit par : Sophia | 04.05.2007
Alors quand est-ce que le Québec se bouge et que le Mouvement Démocrate se met en marche ? Nous serions déjà plus de 23 000 pré-adhérents !
Écrit par : Sky | 10.05.2007
Sky,
J'ai envoyé une demande par mail aux responsables à Montréal il y a quelques jours déjà mais pas de réponse. J'ai de toutes manières envoyé une demande de préadhésion en France.
Écrit par : Sophia | 10.05.2007
Merci d'être un peu patient. Nous rédigeons présentement les statuts de la fédération du Québec et du Canada du Mouvement Démocrate mais nous voulons ausi voir plus clair sur ce qui se passe dans les instances parisiennes pour lancer une campagne d'adhésion digne de ce nom.
Amités démocrates à tous
Stéphane Brunel
Écrit par : Stéphane-Andréane | 10.05.2007
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